Qu’est-ce que la nation?
Ça y est, c’est fait, la question est posée, on a sorti la patate brûlante, la vieille chose embarrassante qu’on croyait exilée à jamais dans une malle au fond du grenier. Regardez, la moitié de l’assistance vient déjà de quitter la pièce. Elle crache, grogne et jure sur le pas de la porte. La nation, on vous l’a déjà dit, c’est le nationalisme, c’est la guerre, c’est l’horreur du racisme, du chauvinisme et des bottes cirées, allez hop tous sous le drapeau, attention, saluez! Chargez les fusils! Feu! Mort aux autres et vive chez nous!
Ah ça, on les entends, les cracheurs, les vociférateurs de bonnes paroles, les catéchumènes de l’anti-racisme primaire. Tellement qu’on se sent un peu bêtes, on a l’impression d’avoir dit une sottise, et finalement on culpabilise, on a honte de nos idées si réactionnaires, car jugées comme telles avant même qu’on aie pu les exposer clairement. Nation, peuple, souveraineté? Ces mots, on y avait pensé sans aprioris, tous seuls, sans l’aide de personne. Et puis, on regarde sa télé, on voit les fascistes plus ou moins déguisés, de l’UMP, du FN et de tous les tarés qui sont à leur droite, qui les tendent à bouts de bras dépliés en saluts nazis, et là on se dit, mince, les copains ont peut-être raison, ces idées sont celles des salauds! Mais c’est dommage, parce qu’un coup d’œil dans un bouquin d’histoire, un autre dans le dictionnaire, ça permettrait d’élever le débat.
Prenez un de ces cracheurs qui est resté devant la porte et vous traite de libertaire au rabais. Parlez-lui des sans-culottes de 1792 qui, a Valmy, ont collé une raclée aux coalisés monarchiens aux cris de « Vive la Nation! » – et après, quand Louis Capet a perdu la tête. Il rigolera. Ensuite, abordez le sujet de la Commune de Paris- ceux qui refusaient la paix et rêvaient de casser la gueule à Bismarck-, ou encore de l’indépendantisme anarchiste ukrainien de Makhno. Là, il vous balbutiera une réponse peu enjouante et commencera à chercher des yeux la sortie. Terminez par le Front Sandiniste de Libération Nationale, de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale, de la Confédération Nationale du Travail… Normalement, il devrait déjà s’enfuir en courant. La peur de tant de crypto-nationalisme, sans doute…
Pour savoir si la nation peut être une chose libertaire, ou si elle n’est condamnée qu’à être une doctrine de nazillons, il faut saisir son sens et son essence. Lorsque les racistes parlent de nation, ils parlent de races, de dates historiques, de drapeaux, d’armées, ils parlent de soldats, d’envahisseurs, de rois et de guerriers, ils parlent de la moustache de Vércingétorix, de la barbe de Cortès fouettant les indigènes des Amériques, et des bottes cirées de Salan et Jouhaud gueulant « Vive de Gaulle! » puis « A bas de Gaulle! » à cause d’une bonne blague faite aux algériens un siècle plus tôt.
Le nationaliste voit la nation comme quelque chose de non-humain, de déifié, de supérieur à la condition humaine. La nation est un tout organique, une entité vivante, qu’on peut personnifier sous les traits d’un humain, mais qui est au-dessus de l’existence de l’individu – on reprend le mythe religieux de la Terre-Mère. Comme tout organisme, elle est composée de cellules et d’ensembles de cellules; dans de nombreuses doctrines fascistes, la cellule fondamentale de la nation est la famille (blanche et hétérosexuelle, bien sûr), groupe humain très structuré et reproduisant dans le cercle privé les principes d’une société fasciste dans le cercle public (autorité paternelle indiscutable, goût de la hiérarchie, dévouement et amour absolus entre tous les membres…). L’individu, lui, n’existe pas en dehors des structures de la société. Si l’on veut donner une image exacte de cette idéologie, on peut imaginer que la nation entière est un corps humain; la province devient un bras, ou une jambe -on parlera d’ailleurs de « démembrement » lors de l’annexion en 1871 de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne; la famille devient un des doigts, tandis que l’individu est relégué au rang de la rognure d’ongle.
De plus, justification du pouvoir autoritaire, il est tenu pour évident que, tout comme un organisme a besoin de se protéger et de combattre les maladies venues de l’extérieur, la nation a elle aussi besoin d’être saine et sûre. Le corps doit d’abord être soigné des maladies qui le rongent de l’intérieur (communisme, séparatisme, démocratie, étrangers et capitalisme apatride); une fois le corps sain et purifié, il est temps de le protéger contre les agressions extérieurs, quitte à prendre l’initiative de la lutte contre le mal (« les salauds d’en face ont des armes de destruction massive, allons leur casser la gueule! »). Même les rôles sociaux sont vus de manière organique: l’État, avec à sa tête le Chef, est vu comme le « cerveau » du corps national, l’armée devient des « anticorps » qui luttent contre les agressions internes et externes, les travailleurs deviennent les « bras »…
En résumé, on peut dire que le nationalisme est fondé sur une vision organiste de la société: les individus, seuls, ne sont rien; leur force réside dans l’union et la coopération des classes, tout le monde oubliant ses différents et ses « ambitions personnelles égoïstes » au nom du but suprême de la Nation, la Mère-Patrie maternelle et nourricière. C’est cette vision, fondée sur la perception de l’autre comme un « corps étranger » ennemi et de l’ethnie comme le « corps originel pur », qui a toujours été et est prêchée par la droite et ses copains extrémistes. C’est cela qu’on appelle « nationalisme ».
La nation « civique » n’a rien à voir avec la corruption racialiste. Ce ne sont pas des questions de couleur de peau, de langue ou de religion qui ont poussé les Communards de 1871 sur les barricades. Ici, la vision de la nation est humaine et individualiste. Elle considère ceci: la nation n’est pas extérieure à l’humain, tandis que l’humain peut être extérieur à la nation. Elle est un lien entre différents individus, elle est un environnement, elle est d’abord une conception.
Lorsque des individus sont liés par quelque chose, cela donne lieu à un état de solidarité et de cohésion, ce qui fait que même de parfaits inconnus sont convaincus qu’ils ont quelque chose en commun, et, se sentant tous deux en symbiose dans leur environnement humain et social, ils peuvent coexister en ayant le sentiment qu’une force les unit- c’est ce qu’on appelle le « sentiment national ». Ce « quelque chose » dont nous parlons, ce peut être la langue, l’histoire, les traditions (ce qu’on appelle l’identité nationale), mais c’est d’abord, et surtout, un attachement à son environnement humain, sa ville, son quartier, son pays…
Pendant la Commune de Paris, le conseil de la commune autorise les naturalisations d’étrangers en déclarant que « toute cité a le droit de donner le titre de citoyen aux étrangers qui la servent« . Comme le résume cette phrase , le patriotisme civique se prétend fondé sur, d’une part, une volonté commune d’unir les destins individuels dans un destin collectif et, d’autre part, un engagement et un investissement individuels vis-à-vis de son environnement. Le « patriote » serait alors celui qui, conscient et heureux de faire partie, en l’ayant choisi, d’un groupe social et humain (le « peuple »), décide de s’impliquer dans la vie et le destin de ce groupe. Concrètement, ça donnerai quelque chose comme: « Nous autres, les Grecs, nous sommes vraiment exploités par le Président, ses ministres et la BCE…eh bien! puisque c’est ça, je vais devenir anarchiste et tous leur peter la gueule! »
Lorsqu’on parle de « nation », le fasciste répond « Vive la patrie peinte en bleu-blanc-rouge, Montjoy-St Denis! », tandis que le libertaire dit » Vive la classe ouvriére et crève la bourgeoisie! ». Quand on parle de « Français », le premier va dire « blond aux yeux bleus », et le deuxiéme « qui ça, Mohammed mon voisin de palier, ou Yves mon collégue de travail? ». Et si on parle de « souveraineté », l’un beuglera « Non au vote des étrangers » et l’autre « Merde à l’Union européenne, c’est nous qui décidons! ».
Le nationalisme veut créer une société pure ethniquement, socialement et politiquement, un corps parfait, non métissé, et efficient. Le patriotisme cherche à impliquer les citoyens, quelle que soit leur origine, dans le maintien de l’harmonie et du vivre-ensemble. Il y a entre les deux un fossé infranchissable, que même les néo-nazis déguisés en révolutionnaires anti-racistes ne pourront combler.
Alors oui, messieurs les cracheurs, les grogneurs, les jureurs, vous pouvez revenir, car la nation est bien une chose potentiellement libertaire. Cela se peut car notre patriotisme à nous assimile la nation au peuple, et le peuple à l’individu. Revendiquer son existence, ce n’est pas faire bloc contre l’autre: c’est se construire à ses côtés, en le respectant et en se faisant respecter.
Nous ne voulons pas prétendre que se revendiquer « patriote » est mieux que de se revendiquer « apatride »: l’appartenance ou non à la nation est une chose personnelle que nul ne peut juger. Mais nous voulons clarifier les choses: on peut penser national et international. On peut revendiquer la souveraineté politique pour un pays, en même temps qu’on revendique l’union de tous les peuples. La justesse du système fédéraliste libertaire tient en partie dans le fait qu’on peut être « maître chez soi » (au sens politique du terme) et décider en communauté. La liberté est la garantie de l’égalité et du respect de la voix de chacun.
J., pour Franche Comté Libertaire