
Entre ça et voter le dimanche matin...
On était plutôt contents , ce jour là, de voir les babos de Terminale se tenir bras dessus-bras dessous devant l’entrée en fer forgé: il y avait grève, et nous y avons vu une bonne occasion de faire du grabuge en ville. Comme il faisait froid, personne n’a eu l’idée de s’assoir sur le vieux trottoir mal entretenu, tous en cercle. D’habitude, c’est ce qu’ils font, l’un sort une guitare, l’autre un accordéon, et c’est parti, la rue résonne de vieux chants dont je n’avais jamais entendu parler jusqu’alors, un mélange de Kumbaya et du Chiffon rouge, et c’est gai! Mais gai! Tout ici respire la bonne humeur, l’optimisme, les bons sentiments. De la place Pasteur viennent des jeunes filles bien jolies qui apportent des thermos de café et plaisantent sur « le gros Darcos », le ministre de l’Education exécré.
Et pourtant, qu’est-ce qu’on s’emmerde!
Je regarde le garçon a côté de moi. Il s’appelle Arnaud, et je ne le connais que depuis un petit quart d’heure; il semble que nous ayons le même goût de la lutte, la même idolâtrie de la bagarre; et surtout, nous aimons médire des babos de Terminale et de leurs bonnets péruviens. A l’époque -je suis encore en classe de seconde, je regarde les socialistes avec un peu de sympathie, je reste un bon gauchiste, un peu utopiste peut-être, mais vive l’Etat quand même! J’en suis encore à aimer la démocratie, la République, j’aimerais voir des étoiles rouges sur la bande blanche des drapeaux; mais je ne me plais pas avec ces jeunes dorés en manteau de velours, ces artistes, ces bohèmes qui écoutent les Enfoirés, militent à SOS Racisme et gueulent contre Darcos parce qu’il est au gouvernement. Le gros Darcos, le petit Sarkozy… J’avais, la veille au soir, vu une vidéo montrant des anarchistes -Extrémistes! Casseurs! gueuleront les babos- en train de se battre contre la police US dans je ne sais plus quel patelin de plus d’un million d’habitants recouvert de panneaux lumineux; et je me suis dit ‘Ca, ça a de la gueule, peut-être! Entre ça et voter le dimanche matin pour une pourriture de politicard!’ Oui, quand je me fais la causette, je parle comme un jeune ado rebelle, ça me fait honte…
Toujours est-il que moi et Arnaud nous retrouvons place de la Révolution. Les syndicalistes lycéens- les babos, donc- de Pasteur, Jules Haag, Condé, tous les autres, y tiennent un discours. Il y a un peu de soleil, alors les plus téméraires s’assoient sur le pavé.
Arnaud me regarde. »Tu vas voir, ces abrutis vont encore nous faire lécher les bottes de Sarko! »
Oh! Arnaud! Tu exagères! »L’UNEF est un syndicat de collabos et de petits bourges! » Oh! Vraiment… »Marre de ces putains de gauchistes démocrates nourris au caviar! » Je crois bien qu’Arnaud n’aime pas trop la démocratie, ce que je ne comprends pas: car, il est entendu que si l’on est pas pour la démocratie, on est pour la dictature! Non?
Les délégués syndicaux parlent, palabrent, paraphrasent, je me demande d’ailleurs comment ils font pour avoir une telle volubilité. La centaine de lycéens sur la place les écoute, demande constamment le silence. Et ça dure, une heure, deux heures…Vient la question des actions à mener pour faire plier le gouvernement. Alors on parle de tracts, de pétitions, de manifs en marche arrière (littéralement), de négocier, négocier, encore, jusqu’à la lie. Et alors, Arnaud, sans que personne ne s’y attende, s’écrie de toutes ses forces pour qu’on l’entende: »Il faut occuper l’hôtel de ville! ».
Court silence gêné: les syndicalistes reprennent -« Euh…ouais, bon, on doit quand même privilégier le dia… » Trop tard, Arnaud, révolté, me serre la main et part en grommelant « Putain de hippies! ». Prés de moi, on ricane un peu. Une fille demande à sa copine:
-C’était qui? Il est pas en Seconde trois, ce gars-là?
-Si, c’est une espèce de communiste, un radical, je l’ai vu une fois coller des autocs’ rouges et noirs, tu sais, des anars-machins, là…Perso, j’en ai marre de ces types qui se prennent pour des oufs et qui croient que balancer des pavés ça va faire avancer les choses… »
J’ai réussi à rattraper Arnaud, qui était un peu surpris de me voir, d’ailleurs. Ce ne fut qu’aprés trois bières au bar du coin qu’il s’arrêta de maudir les syndicats, la démocratie et les bonnets péruviens des Terminales.
Chris
Merci; ça faisait un bout de temps qu’on parlait avec Chris de faire une chronique dans ce goût-là, et comme il se débrouille pas trop mal en écriture…
C’est vrai, ‘Arnaud’ à bien raison, le temps des défilés pantouflards et des votes de majorité est largement révolu! Quelques coups d’éclats bien médiatisés vaudraient autant, pour moi, que cent manifs…Mais restons optimistes, je pense que ça viendra tôt ou tard. Et si tu veux qu’on se retrouve, ya pas de soucis, en plus tu dois avoir mon adresse perso. Dis moi juste si il faut amener une barre de fer et de l’essence (allez, hop! deux RG de plus sur la « mouvance anarcho-autonome »)!
Très beau texte, plein de vérité…
En le lisant, je me revoie dans la rue, sur les piquets, profitant des rencontres et dans l’euphorie de la lutte, plein d’envie et plein d’espoir, heureux d’être là…
Ca me file le sourire, forcément, mais le blues aussi… c’est quand qu’on reprend la rue? c’est quand la grève?
Bordel, c’est Arnaud qu’à raison, faut cramer l’Etat et prendre l’Hôtel de ville!!!
On s’y retrouve?