Souvenirs Activistes #2

Le foyer des étudiants, au Lycée Pasteur (la Préface, comme on l’appellait à l’époque), est un endroit assez agréable, un petit côté café littéraire, envahi de bouquins, de brochures, d’affiches de groupes musicaux et de SOS Racisme. L’odeur qui y flotte est un mélange de café-Dieu! que ce café-là était dégueulasse!-et de cigarette, le tout embaumé d’un léger parfum de sirop, parcequ’il y en a au moins cinq sortes dans le comptoir. Pas d’alcool, malheureusement.

Ce jour là, je me débrouille pour y arriver cinq minutes avant le début de la pause de dix heures, car on a à y parler de choses importantes. Durant la semaine, des affiches scotchées dans les couloirs annonçaient qu’une « réunion-débat » sur le mouvement de grève dans les lycées aurait lieu. Donc, me voilà, il y a déjà un peu de monde. Moi, je ne connais personne, et n’étant ni fin rhéteur, ni grand visionnaire, je me pose dans un coin d’où je pourrais passer relativement inaperçu. On voit le trés flagrant manque d’ambition politique…Passons. Arrive Charles. Charles est connu dans le lycée, c’est principalement lui qui va parler aujourd’hui. Charles est une huile dans le mouvement grèviste. Charles est au PS, attention! Charles est un vrai leader! Un leader à cheveux mi-longs bien coiffés et à veste en daim impeccable. La réunion commence; Charles prend de suite la parole. Il nous informe que la grande manifestation contre la réforme scolaire pondue par Xavier Darcos, qui a eu lieu deux jours plus tôt à Paris, a été un succès: le gouvernement s’est dit prêt à recevoir les leaders des syndicats lycéens en l’hôtel Matignon. Mais Charles n’est pas dupe, oh-là! On ne la lui fait pas. Il sait que rien n’est gagné, et qu’il va falloir continuer le combat. Je commence à être intéressé; il embraye carrément en annonçant que d’autres actions viendraient. Le vendredi suivant, je vois de quel genre d’action il s’agit: les babos de Terminale se tiennent encore une fois par le bras pour bloquer le lycée. Cette fois, Arnaud n’est pas là. Il est parti dès que, du fond de la rue du Lycée, il a vu le blocus. « Ah! Y’a pas cours? Bon. Eh bien je m’en vais.Tu veux qu’on aille boire un verre?

-Tu restes pas?

-Pourquoi? Pour voir ces petits cons déblatérer leur conneries de bourgeois? Merci bien.

-Allez, reste, peut-être qu’il va y avoir de l’animation! »

Arnaud me regarda avec un air un peu étrange, dans lequel j’avais cru déceler de l’ironie, mais qui en fait était plein de sympathie, comme si un vieux baroudeur cynique regardait un jeune Candide plein d’optimisme. Il part; j’en suis quitte pour une bière.

Il y eu, effectivement, de l’animation: vers onze heures, un cortége de cent jeunes se dirigea vers le Théatre musical, en face de la faculté de lettres. Charles prononça un discours, fier, majestueux, engagé. Moi, j’écoutais, je sentais, mais je ne voyais pas. Je ne voyais pas alors, malgré mes doutes, malgré mon envie de bataille, les dessous de cette comédie qui se jouait-amusante ironie- devant un théatre, et pas à l’intérieur. Je ne voyais pas ce que Charles et ses semblables cherchaient à nous faire rentrer dans le corps. Je ne voyais pas cet avenir qu’ils voulaient pour nous et pourtant, comme leur volonté était simple, flagrante!

Ils voulaient faire de nous des citoyens-non, des citoyens actifs. Des démocrates engagés, des républicains responsables, des rebelles de seize ans qui se transformeraient en militants de quarante ans. Des délégués syndicaux, des conseillers municipaux, des citoyens du monde, des bénévoles à Médecins Sans Frontières. Des types qui voteront communiste quand ils en auront marre de se faire baiser par la gôche, aprés qu’on les aie fait voter à gôche quand ils en avaient marre de se faire baiser par la drouate. Des types qui iront s’engager à SOS Racisme ou à Démocratie et Courage pour aller dire aux nazis du FN que le racisme c’est mal. Ils voulaient faire de nous des braves gens, modérés, courtois, tolérants, pondérés, libéraux, compatissants. Et moi, comme les babos de Terminale avec leurs bonnets péruviens, j’applaudissais.

Chris

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